Trois œuvres, trois univers, trois moments d’une même aventure intérieure.

Fantaisie Artsakh, Colora me et Noir et blanc n’ont pas été conçues pour raconter une histoire. Chacune possède sa vie propre, son caractère, ses élans et ses contradictions. Pourtant, quelque chose les relie : une nécessité de poursuivre, d’explorer d’autres émotions, d’aller là où la musique entraîne.

Le Triptyque ne connaît pas d’ordre imposé. Les interprètes sont libres de choisir le chemin qu’ils emprunteront entre ces trois paysages.

Fantaisie Artsakh

Pour violon et piano — 2020

Tout commence par une rencontre.

À l’issue d’un concert au cours duquel il découvre Un Quatuor Arménien, lors du lancement du disque Les Légendes arméniennes, Jean-Samuel Bez vient trouver Eugénie Alécian. Il aimerait qu’elle écrive une œuvre pour lui, dans cet univers musical qui vient de le toucher.

Quelques jours plus tard, le monde s’arrête. C’est le premier confinement de 2020.

Pour la compositrice, cette immobilité forcée devient une occasion presque inespérée : du temps, enfin, pour écrire. Elle rappelle Jean-Samuel Bez. Trois semaines plus tard, l’essentiel de la Fantaisie est né.

La musique, elle, n’a rien d’immobile.

Elle bondit, s’interrompt, repart. Le violon et le piano s’entraînent mutuellement dans un jeu de tensions et d’élans, parfois presque dansant. Puis, soudain, le mouvement s’apaise. Une ligne se déploie, le chant trouve sa place, comme si quelque chose cherchait à se dire autrement.

Extrait de la partition de Fantaisie Artsakh, d’Eugénie Alécian, sur papier ivoire-sépia

Et l’énergie revient, obstinée, jusqu’aux derniers instants.

Entre l’écriture et la création, la guerre en Artsakh donne à cette musique une résonance nouvelle. Sans avoir été composée pour raconter ces événements, la Fantaisie semble désormais porter quelque chose de leur violence et de leur bouleversement. Elle trouve alors son titre définitif : Fantaisie Artsakh.

Créée en août 2021 au Festival du Poitou par Jean-Samuel Bez et Jean-Luc Terrien, puis enregistrée à Namur pour le disque Fantaisie, elle aurait pu poursuivre seule son chemin.

Mais quelque chose restait à exprimer. Comme si cette première Fantaisie, tout en se suffisant à elle-même, ouvrait des portes, appelait d’autres prolongements, d’autres couleurs, d’autres émotions.

C’est alors que naît l’idée d’un Triptyque.

Colora me

Pour violon et piano — 2022

Après la vivacité presque joueuse de Fantaisie Artsakh, Colora me ouvre un autre espace.

Le piano installe d’abord son paysage. Le violon le rejoint, et peu à peu se noue entre eux une relation qui dépasse le simple dialogue.

Une connivence.

Deux êtres semblent entreprendre un voyage commun. Chacun conserve son regard, sa sensibilité, ses émotions. Ils ne ressentent pas nécessairement la même chose devant un même paysage, mais ils se comprennent sans avoir besoin de s’expliquer.

Cette connivence n’exige pas l’accord permanent. Elle se nourrit aussi des différences, des chemins qui s’écartent avant de se rejoindre. Et de cette rencontre naît la danse.

Extrait de la partition de Colora me, d’Eugénie Alécian, sur papier ivoire-sépia

À l’origine, la compositrice avait imaginé une œuvre autour de sept couleurs, comme autant de possibilités offertes par les notes et leurs différents degrés. Mais, au fil de l’écriture, d’autres émotions se sont invitées. Les événements de l’Artsakh, les inquiétudes et les bouleversements intérieurs ont transformé le paysage musical.

La couleur n’est plus seulement ce que l’on découvre. Elle devient aussi ce que l’on reçoit, ce qui nous traverse, ce qui nous transforme.

Colora me : « Mets-moi en couleur », « peins sur moi »…

Une invitation, peut-être, à accueillir le regard de l’autre sans renoncer au sien.

Colora me s’achève sur une descente microtonale du violon, comme une échappée. Écrit immédiatement après, Noir et blanc s’ouvre, lui, sur une grande montée de ce même instrument, seul. Un geste contraire, comme si la musique reprenait son souffle pour s’engager ailleurs.

Noir et blanc

Pour violon et piano — 2023

Après les couleurs, le noir et le blanc.

Deux extrêmes. Des contrastes bruts, parfois presque inconciliables. Mais pas nécessairement deux mondes ennemis.

Car le noir et le blanc peuvent aussi se répondre, se contenir l’un l’autre, comme le yin et le yang. Leur opposition n’interdit ni le mouvement ni la transformation.

Dans cette troisième œuvre, le violon et le piano semblent engagés dans une relation plus âpre. Les gestes se répètent, s’obstinent, se heurtent parfois à des chemins inattendus. L’énergie avance, revient sur elle-même, repart.

La musique ne cherche pas toujours la conciliation. Elle accepte les aspérités, les déséquilibres, les contradictions.

Extrait de la partition de Noir et blanc, d’Eugénie Alécian, sur papier ivoire-sépia

L’essentiel de Noir et blanc naît rapidement. Mais les dernières mesures résistent.

Au même moment, l’Artsakh est soumis au blocus. La compositrice éprouve une étrange proximité entre cette situation et son impossibilité d’achever l’œuvre. Pourtant, les musiciens attendent la partition : ils doivent bientôt la jouer.

Il faut donc terminer, alors même que rien, dans la réalité, n’est terminé.

Le piano finit par se taire. Le violon demeure seul, puis sa ligne descend par inflexions microtonales, morendo, comme une voix qui s’éloigne.

Non pour apporter une réponse.

Mais pour laisser ouverte une question à laquelle personne ne pouvait encore répondre.

Trois œuvres autonomes, trois manières d’explorer la relation entre deux voix, entre des émotions parfois contradictoires, entre ce qui nous traverse et ce qui demeure inexprimable.

Et peut-être cette conviction, que la compositrice formule aujourd’hui avec un sourire :

« Ma musique pense généralement mieux et plus vite que moi ! »

Jean-Samuel Bez au violon et Jean-Luc Therrien au piano en concert à Paris
Jean-Samuel Bez, violon, et Jean-Luc Therrien, piano — en concert à Paris.

Écouter le Triptyque Artsakh

Pour cet enregistrement réalisé à Brême, Jean-Samuel Bez et Jean-Luc Therrien ont choisi de jouer les trois œuvres dans l’ordre suivant : Colora me, Noir et blanc, puis Fantaisie Artsakh.

Un parcours parmi d’autres possibles, puisque le Triptyque Artsakh laisse aux interprètes la liberté d’en imaginer l’enchaînement.

Écouter l’intégrale du Triptyque Artsakh

Jean-Samuel Bez, violon ; Jean-Luc Therrien, piano. Enregistrement public à la Sendesaal de Brême — Caléidoscopes Series.