Biographie artistique
Chez Eugénie Alécian, la musique est là avant même ses premiers souvenirs.
Le piano devient très tôt son instrument. Elle joue, improvise, et sait déjà qu’elle veut aussi composer. À l’école, lorsqu’on lui demande quel métier elle souhaite exercer plus tard, elle répond avec l’assurance de l’enfance : pianiste et Premier Grand Prix de Rome !
C’est au cours d’un été passé à Istanbul, en travaillant avec Koharik Gazarossian, qu’Eugénie Alécian reçoit sa première impulsion décisive vers la composition. À la suite de cette expérience, sa mère l’inscrit auprès d’Alain Weber pour étudier l’écriture musicale. Mais il produit d’abord un effet paradoxal : dès les premières leçons, l’improvisation, jusque-là naturelle, devient impossible. Quelques mois après avoir interrompu cet enseignement survient pourtant une expérience décisive. Eugénie Alécian rêve une musique et, au réveil, en conserve suffisamment précisément la trace pour l’écrire. Elle l’intitule La Musique du rêve. Bien plus tard, cette première partition sera profondément transformée et prendra, au moment de son enregistrement, le titre de Sogno. Aujourd’hui encore, elle reconnaît dans cette matière première des intervalles, des couleurs, des gestes qui semblent avoir resurgi, souvent involontairement, tout au long de son écriture.
Car, chez Eugénie Alécian, composer est rarement un acte détaché de la vie. Presque toutes les œuvres qu’elle reconnaît pleinement comme siennes sont attachées à un événement — au sens le plus large du terme : une rencontre, une disparition, un lieu, une vision, une émotion, un bouleversement collectif. L’événement et l’œuvre peuvent être séparés par des années. Ainsi sa Sonate pour piano et violoncelle, dédiée à son père, est écrite longtemps après sa mort, mais dans la présence intacte de son souvenir.
Cette relation entre la vie et l’écriture traverse des œuvres très différentes : Sogno, Akhtamar, L’Étrange Ballade, Ishran, L’Exode, ses quatuors à cordes, mais aussi l’opéra L’Amazone, où la voix, le texte et la scène ouvrent un autre espace à son langage.
Une part essentielle de sa formation s’est faite ailleurs que dans les classes : en jouant avec d’autres musiciens. Eugénie Alécian a toujours accordé une valeur particulière à cette transmission-là, immédiate, concrète, parfois fulgurante. Quelques heures de musique avec un grand interprète peuvent apprendre davantage que des années de théorie. Jouer avec Norbert Brainin (fondateur et premier violon du Quatuor Amadeus) fut l’une de ces rencontres dont elle considère encore aujourd’hui l’apport comme inestimable. Avec René-Pierre Chouteau, dans la Fantaisie pour piano, chœur et orchestre de Beethoven, elle découvre de nouvelles ressources dans la construction même du dialogue instrumental.
Cette expérience de l’interprète demeure perceptible dans son écriture. Les instruments n’y sont pas des lignes superposées : ils s’écoutent, se répondent, se heurtent parfois, se transforment mutuellement. Micro-intervalles, accords ouverts, frottements, obstinations rythmiques, transparences de timbres ne sont jamais recherchés pour eux-mêmes. Ils appartiennent à une pensée musicale dont l’expression reste la nécessité première.
L’Arménie entre dans cette œuvre non comme un territoire imposé par les origines, mais par l’expérience. Présente dans l’enfance de manière discontinue, elle devient en 1992 une réalité vécue lors d’un premier voyage. Eugénie Alécian en revient avec des images qu’elle ne sait pas photographier. Alors elle les écrit en musique.
Les six Musigraphies pour piano à quatre mains deviennent ainsi les « photographies musicales » de ce voyage : la vitalité presque folle des rues d’Erevan ; Aramo, combattant terriblement blessé en Artsakh et déjà décidé à repartir ; Spitak, meurtrie par le séisme ; les enfants surgissant du flanc de la montagne à Garni en chantant et en dansant ; les femmes arméniennes, dont elle observe la force autant que l’impertinence ; enfin Aeroflop, retour en avion aussi inquiétant qu’ubuesque. Le tragique n’y efface jamais la vie, et la gravité n’interdit pas le rire.
D’autres œuvres naîtront de rencontres avec l’Arménie, son histoire et ses drames. Mais cette proximité finira elle-même par susciter une nécessité contraire : retrouver un espace de création qui ne soit assigné à aucun pays, aucune histoire particulière.
C’est dans cet espace que s’inscrit aujourd’hui REGARDS – Miroirs et Transparences, son deuxième quatuor à cordes. Ses quatre mouvements — Préambule, Émois, Mutations, Miroirs et Transparences — interrogent non pas l’Arménie, mais le regard humain : les regards des humains, sur l’humain, par l’humain. Ce que nous voyons, ce que nous croyons voir ; ce qui se transforme selon celui qui regarde ; ce qui se reflète, ce qui demeure opaque, ce qui parfois devient transparent.
Peut-être retrouve-t-on là deux expériences qui accompagnent Eugénie Alécian depuis toujours : entendre et voir. Entendre, dans cette famille où la musique précédait presque la parole ; voir, depuis les premiers bouleversements esthétiques de l’enfance jusqu’à cette interrogation sur le regard devenue aujourd’hui matière musicale.
Pianiste de formation et longtemps concertiste, Eugénie Alécian enseigne toujours le piano. Sa formation l’a conduite auprès d’Alain Weber puis d’Alain Louvier, qui l’accompagne dans une période particulièrement féconde de recherche et d’écriture au Conservatoire de Boulogne-Billancourt. Sa formation pianistique comprend également plusieurs années de perfectionnement auprès de Milosz Magin, ainsi qu’un long stage d’été avec Guido Agosti à l’Accademia Musicale Chigiana de Sienne. Mais parmi les musiciens qui ont façonné son parcours, Pierre Sancan occupe une place à part : elle le considère comme son maître absolu.
Cette histoire personnelle s’inscrit aussi dans une longue histoire familiale. Dans ses familles paternelle et maternelle — Alécian/Alalemdjian et Mühendisyan — la musique se pratique depuis des générations, professionnellement pour certains, en amateur pour beaucoup d’autres. Sa mère lui disait qu’elle représentait la septième génération de musiciens professionnels. Elle a ainsi grandi dans un univers où jouer ensemble allait de soi, où le piano et la musique de chambre appartenaient à la vie quotidienne.
Les enseignements, pourtant, ne racontent qu’une partie de l’histoire. Car on ne devient pas seulement compositeur en apprenant à écrire. On le devient aussi en jouant, en écoutant et en dialoguant avec d’autres musiciens.
Et plus de cinquante ans après ses premières partitions, Eugénie Alécian continue d’écrire, de reprendre certaines œuvres, d’en transformer d’autres et d’en découvrir parfois elle-même les ramifications.
À propos d’une partition composée plusieurs décennies auparavant, elle disait récemment :
« Encore aujourd’hui, je revendique ce que j’ai écrit. »