Six photographies musicales pour piano à quatre mains

1992

Musigraphies est née au retour de mon premier voyage en Arménie, en 1992.

Je découvrais un pays tout juste indépendant, encore profondément marqué par le séisme de 1988 et déjà confronté à la guerre en Artsakh. Mais je découvrais aussi une énergie, des visages, des paysages, des situations parfois bouleversantes, parfois lumineuses, parfois franchement cocasses.

Je n’ai pas cherché à raconter ce voyage. J’en ai rapporté six « photographies musicales » : six images demeurées en mémoire, chacune avec sa couleur, son mouvement et son émotion propres.

Vif – Les rues de Erevan
Artsakh – Aramo
Spitak – Élégie
Garni – Les enfants d’Arménie
Elles – Femmes d’Arménie
Aeroflop – Le retour

Page de garde de la partition originale de Musigraphies — E.A.W. Éditions Musicales, 1992 dans la réédition de 2022.
Page de garde de la partition originale de Musigraphies — E.A.W. Éditions Musicales

Vif

La première image est celle du 1er matin dans les Rues d’Erevan.

L’Arménie vient d’entrer dans l’indépendance. La capitale bouge, s’agite, se transforme. Dans les rues, tout semble aller avec vivacité : les voitures, les gens, les bruits, les rencontres.

C’est cette impression immédiate que j’ai voulu saisir : une ville désordonnée peut-être, mais extraordinairement vivante.

La musique avance dans cette agitation, comme un regard qui essaierait de tout saisir à la fois.

Vif, les rues de ‘Erevan


Artsakh

En 1992, l’Artsakh (Haut-Karabagh) est en guerre depuis 1988.

Au cours de ce voyage, je me rends dans un hôpital où sont soignés des combattants blessés. J’y rencontre notamment Aramo, jeune soldat dont une seule idée semble occuper l’esprit : pouvoir se relever pour repartir.

Ce souvenir ne m’a jamais quittée. Aramo est reparti et n’est pas revenu.

La musique ne cherche ni à décrire la guerre ni à l’illustrer. Elle garde plutôt la trace d’une rencontre : celle d’une détermination, d’une fragilité et d’une force qui coexistent.

Plus de trente ans plus tard, cette mémoire résonne évidemment autrement.

Artsakh, Aramo – Combattant 1992


Spitak

Le 7 décembre 1988, un tremblement de terre dévastait le nord de l’Arménie. Spitak en fut l’épicentre.

Lorsque j’arrive en Arménie quelques années plus tard, la catastrophe est encore partout : dans les paysages, dans les villes, dans les récits et dans les vies.

Mais Spitak était déjà entrée dans ma propre mémoire avant même que je voie l’Arménie.

Cette Musigraphie est probablement la plus intérieure des six. Elle ne décrit pas les ruines. Elle tente plutôt de conserver la trace de ce qui demeure lorsque l’événement est passé mais que son écho, lui, continue.

Spitak, Élégie, après le séisme de 1988


Garni

Après ces images graves vient une apparition.

Sur le site presque désert du temple de Garni, des enfants en costumes arméniens surgissent soudain d’un flanc de la montagne. Ils chantent, ils dansent.

La scène paraît presque irréelle.

Après la guerre, après Spitak, voici tout à coup le mouvement, les couleurs, les enfants et la danse.

Je n’avais rien demandé. Je n’avais rien prévu.

Il suffisait de regarder.

Garni, les enfants d’Arménie


Elles

Pendant ce premier séjour, je suis frappée par les femmes arméniennes.

Dans un quotidien extrêmement difficile, elles portent, organisent, nourrissent, inventent des solutions. Elles parlent beaucoup aussi, rient, s’affrontent parfois, recommencent. Je suis impressionnée et admirative.

J’ai voulu garder quelque chose de cette énergie-là : non pas un portrait idéal, mais une présence.

Elles, femmes d’Arménie


Aeroflop

Et puis il fallait rentrer.

Après tout ce que ce voyage avait contenu de découvertes, de gravité et d’émotion, le retour en Aeroflot allait fournir la dernière photographie — et certainement la moins solennelle.

Le voyage en avion me laisse l’impression assez persistante que l’appareil hésite entre voler, rouler et tomber.

Alors j’en fais de la musique.

Aeroflot devient Aeroflop.

Après la guerre, le séisme, les rencontres et les émotions, Musigraphies se termine ainsi par une pirouette.

Parce que la mémoire ne conserve pas seulement les tragédies.

Elle garde aussi les éclats de rire.

Aeroflop, dans l’avion du retour


Une œuvre, six regards

Ces six pièces sont indépendantes, mais elles appartiennent au même voyage.

Avec le recul, je crois que Musigraphies marque aussi quelque chose d’important dans mon rapport à l’Arménie. Je connaissais une Arménie transmise par ma famille, par la musique, par les récits et par une mémoire qui n’était pas seulement la mienne.

En 1992, cette Arménie devenait pour la première fois un pays parcouru, regardé, entendu et rencontré.

Musigraphies est née de ce passage entre l’Arménie reçue et l’Arménie vécue.


MUSIGRAPHIES

Piano à quatre mains — 1992
Six pièces : Vif – Artsakh – Spitak – Garni – Elles – Aeroflop
E.A.W. Éditions Musicales
SACEM / ISWC : T-003.542.214.0